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Faire revenir la France sur le Rhin

mercredi 3 avril 2013, par François Bunner

Le problème posé par l’initiative des présidents des trois collectivités alsaciennes n’est pas seulement le chamboulement institutionnel engendré par leur projet de fusion, le vrai problème est que leur initiative ne fait qu’amplifier la crise de longue durée qu’ils tentent confusément de combattre : l’affaiblissement politique et économique de la France.

Il doit être évident pour tout le monde que si tout allait bien, ce projet de fusion n’aurait jamais connu une tentative de mise en œuvre. Il serait resté ce qu’il a toujours été partout en France, un thème de discours de maire, un dimanche d’inauguration de salle polyvalente, évoquant ses contrariétés d’avoir dû monter et suivre un dossier de financement un peu compliqué. Ces sorties comblent quelques quidams sensibles à la cause et font sourire tous les autres.

Si aujourd’hui nous sommes confrontés à une tentative de réalisation beaucoup plus avancée de cette idée, c’est parce que nous sommes en crise, parce que la France ne va pas bien, qu’elle est surtout frappée, une fois de plus, d’une maladie de langueur qui la rend incapable d’agir contre les difficultés qui la frappent. Ce qui n’est pas le cas de tous les autres pays. Nulle part en France cela ne se voit aussi bien qu’en Alsace, parce que juste de l’autre côté du Rhin, il y a un pays qui à l’opposé du nôtre construit son avenir, impose sa volonté, avance. Et comme ce n’est pas la première fois non plus, certains finissent par se dire qu’il faudrait faire quelque chose.

C’est ainsi que trois caciques de la politique alsacienne, se sont mis en tête qu’eux pourraient réussir mieux s’ils étaient à la tête d’un petit "Land" et s’ils avaient les mains plus libres, c’est-à-dire si "Paris" leur cédait plus de compétences. Et c’est ainsi que trois apprentis sorciers promettent qu’ils seront plus forts en étant plus seuls…

C’est exactement au contraire qu’il fallait travailler ! Faire revenir la France sur le Rhin, notre porte sur l’Europe centrale, lui faire aimer l’idée qu’il y a de belles choses à réaliser là-bas, et que de toute façon nous n’avons pas le choix car si nous laissons ces territoires à la seule Allemagne, elle va renouer avec son tropisme impérial [1]. Mais cette difficulté-là — elle est réelle, les Français préfèrent, d’abord leurs pénates, ensuite le grand large, les contrées exotiques et en tout dernier ce qu’il y a au-delà de leur frontière est [2] — cette difficulté là, nos caciques l’ont soigneusement contournée, cédant à cette lubie de notables de toutes les métropoles de la Terre quand ils sont un peu plus prospères que les territoires qui les entourent, lubie qui leur fait croire qu’avec leurs réseaux ils s’en tireraient mieux qu’embarrassés de leur État ; parfois certains s’imaginent aussi laisser une emprunte plus grande dans l’histoire — c’est à craindre d’ailleurs dans notre cas, mais pas dans le sens escompté.

Pour notre génération, en tout cas, il se pourrait bien que ce soit une et même chose que de :
- vaincre la crise ;
- réussir la paix en Europe car même avec le seul 20h00 on peut voir que l’Union conduit à la confrontation — ou pour le dire autrement, réussir, par des coopérations entre États, la déconstruction de l’Union Européenne (cette folie de vouloir gouverner les plus de 30 pays du continent avec une politique unique) qui a armé un potentiel de conflagration considérable [3]
- et réussir le ressaisissement moral et politique de la France (qu’elle veuille continuer son histoire).

Quoi qu’il en soit, pour réussir, d’un point de vue strictement alsacien, le ressaisissement de la France pourrait se mesurer au travers de deux changements dans les idées qui gouvernent aujourd’hui notre pays :

1. Faire en sorte que notre pays veuille bien à nouveau continuer d’exister, de se projeter dans l’histoire, dans l’avenir comme un pays indépendant qui va continuer d’écrire son histoire, qu’il veuille bien calmer si ce n’est arrêter le continuel masochisme de la repentance, qu’il ne s’abandonne plus à la fable de l’Union de l’Europe qui réglerait tout à notre place, mais adopte une politique de coopération en Europe ;

2. Faire en sorte que nos concitoyens comprennent que l’Alsace n’est plus un glacis avec notre belliqueux voisin, non que celui-ci ne le soit plus, il l’est différemment, il fait la guerre économique désormais, mais parce que sous notre parapluie nucléaire la guerre conventionnelle, devenue impossible, ne nous menace plus [4], par contre pour qu’il puisse y avoir la paix en Europe, il ne faut pas laisser l’Allemagne seule, elle renouerait avec son étrange volonté d’empire [5], et cette présence forte de la France en Europe passera beaucoup par l’Alsace. En un mot : pour que l’Europe soit en paix, il faut que la France soit forte sur le Rhin.

À partir de là, si nous nous décidons à continuer notre histoire, nombre de dysfonctionnements que nous tolérons actuellement dans nos collectivités seront vite résorbés. De même, lorsque la France reviendra sur le Rhin (pas pour donner des leçons, pour travailler), les Alsaciens seront moins inquiets de l’avenir, car si ailleurs on l’a oublié, en Alsace c’est un savoir d’expérience toujours vivace, si la France se déglingue elle est distancée par l’Allemagne et il va se passer quelque chose de très très très déplaisant, ce sera différent, inédit, mais très très très déplaisant.

Notes

[1En terme de guerre économique, c’est malheureusement déjà fait…

[2Faisons dans le désordre quelques hypothèses sur cette aversion française pour l’Europe centrale, qui est clairement une question d’imaginaire politique et de méconnaissance de ce qui se passe vraiment là-bas :
- il y a bien sûr, due aux nombreuses guerres avec l’Allemagne, l’idée que de l’est viennent surtout de gros fléaux ;
- ils y a aussi des images de la seconde guerre mondiale qui sont restées ;
- puis d’autres images de l’époque soviétique, architecture sinistre, vie pauvre, surtout pénuries et files d’attentes devant les magasins, donc on y mangerait mal ;
- les polices politiques qui plombent les relations sociales ;
- les conséquences de la Guerre des Gaulles de César, renforcée par la Bataille d’Arminius en 9 de notre ère, qui a laissé l’idée, dont certaines conséquences sont toujours vivaces, que le Rhin serait la frontière avec les barbares, qui plus tard envahirent l’Empire romain ;
- enfin, peut-être plus profondes que toutes ces idées-là, le fait que le peuplement du continent eurasiatique s’est fait d’est en ouest et que c’est chassées par des peuplades plus belliqueuses qu’elles que les populations qui ont fini par atteindre le finistère (là où la terre finit) du continent sont arrivées, d’où le sentiment profond d’avoir laissé derrière soi des lieux obscurs habités de dangers mortels, où il faudrait être fou de vouloir retourner…

[3Ceux qui réussissent à regarder les choses telles qu’elles sont le savent, mais pour cela il ne faut pas se contenter du 20h00.

[4Si cette idée vous choque vous avez une guerre de retard, celle d’aujourd’hui n’est plus conventionnelle pour nous, mais économique et procède aussi de la manipulation des minorités.

[5Si vous ne le voyez pas c’est que vous ne voulez pas le voir, il n’y a effectivement pire aveugle que celui qui ne veut pas voir…